Pourquoi les Japonais n’utilisent-ils pas de parfum

Pourquoi les Japonais n’utilisent-ils pas de parfum

La question revient souvent dans les commentaires des voyageurs. On imagine Tokyo comme une capitale ultra-cosmopolite, saturée de néons… mais rarement de sillages. Dans le métro bondé, on sent le linge propre, un peu de savon, parfois l’adoucissant — presque jamais une eau de parfum capiteuse.

Et pourtant, le Japon est l’un des pays qui dépense le plus au monde pour les soins et la cosmétique, tout en restant l’un des plus petits marchés pour la parfumerie fine.
Alors, que se cache-t-il derrière cette apparente absence de parfum ?

Un pays qui préfère le « sans odeur » à l’ivresse olfactive

Pour comprendre la relation des Japonais au parfum, il faut partir d’un principe simple : l’odeur idéale, c’est souvent… l’absence d’odeur.

Historiquement, la culture japonaise s’est davantage préoccupée de chasser les odeurs que d’en ajouter. Dans un espace urbain dense, où l’on vit, travaille et se déplace très près les uns des autres, la moindre effluve trop affirmée peut vite devenir envahissante.

De là naît une esthétique du propre, du neutre, du parfaitement lavé : vêtements sans trace, intérieurs aérés, produits ménagers qui promettent de « ne rien sentir ». Le parfum occidental classique, appliqué généreusement sur la peau, peut sembler en décalage avec cet idéal.

Shinto, bouddhisme et pureté de la peau

La spiritualité japonaise joue aussi son rôle. Le shinto, religion ancestrale, place au centre la notion de pureté et de rituel de purification par l’eau. Le corps doit être net, sans ajout superflu. Appliquer une substance odorante directement sur la peau peut, pour certains, aller à l’encontre de cette idée de pureté originelle.

Dans certaines interprétations bouddhiques, les ornements et les parfums sont également perçus comme des sources de distraction, ce qui a longtemps freiné l’essor d’une parfumerie de « séduction » au sens occidental.

Résultat : le Japon a développé un rapport au parfum qui privilégie l’espace, le geste, le rituel, plutôt que le sillage charnel.

L’art du parfum… sans parfum : l’héritage du kōdō

Il serait faux de dire que le Japon « n’aime pas les odeurs ». Au contraire, il a inventé l’un des arts olfactifs les plus raffinés : le kōdō, la « voie de l’encens ».

Dans les cérémonies d’encens traditionnelles, on ne « porte » pas le parfum ; on l’écoute. On fait chauffer un bois précieux, souvent du oud ou du santal, on laisse monter les volutes, on les respire dans le silence, comme on déguste un grand thé. La fragrance n’est pas une carte de visite sociale, mais une expérience intérieure, presque méditative.

Cette tradition a façonné une sensibilité où le parfum appartient davantage à l’espace qu’au corps.

Le respect des autres : quand un parfum devient une intrusion

Dans un pays où l’harmonie du groupe (wa) prime sur l’expression individuelle, une odeur trop présente peut être vécue comme un manque de considération.

D’où l’émergence d’un terme significatif : sumehara, contraction de smell harassment, « harcèlement olfactif ». Il désigne le fait d’incommoder les autres par un parfum, une laque, un adoucissant trop odorant.

Le raisonnement est simple :

« Si mon parfum oblige les autres à le respirer, suis-je encore respectueux ? »

Dans les open spaces, les écoles, les transports, on attend donc des individus qu’ils limitent leur empreinte olfactive. Certains hôpitaux ou entreprises encouragent même des environnements « scent-free », ou presque.

L’obsession de la propreté et des textures

Cette culture du « presque sans odeur » ne signifie pas qu’il n’existe aucun parfum dans le quotidien japonais. Au contraire :

  • les assouplissants pour le linge,
  • les sprays d’ambiance,
  • les soins pour le visage ou le corps

sont souvent légèrement parfumés, mais dans une direction très spécifique : propre, lessiviel, aqueux, citronné, musqué. L’odeur recherchée est celle du linge qui sèche au soleil, du savon doux sur la peau, d’une tasse de thé vert fumant.

L’idée n’est pas de se rendre désirable par le parfum, mais d’exprimer une forme de maîtrise de soi : « je prends soin de moi, donc je ne dérange personne ».

Un marché minuscule… mais en mutation

D’un point de vue économique, la parfumerie ne représente qu’une part infime du marché beauté japonais — environ 1 à 2 % selon les études, loin des quelque 30 % observés en Europe.

Mais cette réalité commence à évoluer. Une nouvelle génération, plus habituée aux voyages, aux réseaux sociaux et aux marques internationales, découvre la parfumerie de niche comme un langage intime plutôt qu’un simple signe extérieur de luxe. Des blogs, concept-stores et petits corners spécialisés proposent désormais :

  • des musc transparents presque imperceptibles,
  • des accords thé, riz vapeur, coton,
  • des bois clairs (hinoki, cèdre japonais),
  • des agrumes cristallins (yuzu, sudachi).

Cette clientèle ne recherche pas le parfum qui « entre en scène avant elle », mais celui qui s’entend au creux de la peau, à distance murmurée.

Ce que le Japon nous enseigne sur le parfum… et sur nous-mêmes

Dire que « les Japonais ne se parfument pas » est donc un raccourci. Ils se parfument autrement :

  • moins sur la peau, plus dans le linge, l’espace, les objets ;
  • moins pour séduire, plus pour créer une atmosphère intérieure ;
  • moins pour affirmer leur présence, plus pour respecter celle des autres.

Dans un monde saturé de stimuli, cette vision nous offre une leçon précieuse :

le luxe n’est peut-être plus dans le parfum qui se remarque, mais dans celui qu’on devine à peine.

Comment choisir un parfum « à la japonaise » ?

Pour un e-shop de parfumerie de niche, cette approche est une formidable source d’inspiration. Si vous souhaitez proposer — ou porter — des fragrances dans l’esprit japonais, privilégiez :

  1. Les compositions silencieuses
    • muscs doux, notes de peau propre, iris poudré, riz, coton ;
    • concentrations légères (eau de toilette, brumes, huiles sèches).
  2. Les paysages olfactifs minimalistes
    • thé vert, matcha, yuzu, shiso, bambou, concombre, feuilles de figuier ;
    • bois clairs : hinoki, cèdre, santal lacté.
  3. Une gestuelle discrète
    • une seule pulvérisation, sous les vêtements ;
    • application sur le torse, la nuque, l’intérieur du poignet plutôt que sur l’écharpe ou les cheveux, pour éviter de laisser un sillage dans les espaces clos.

En guise de conclusion

Si le Japon semble peu parfumé, ce n’est ni par rejet de la beauté, ni par désintérêt. C’est par raffinement, par souci constant de l’autre et par une certaine fidélité à ses traditions. Là où l’Occident aime parfois crier son identité à coup de sillages, le Japon préfère chuchoter.

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